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Essai d'anthropologie élémentale
(Québec, Terre-Neuve, Californie, Izu, Taipei, Sussex)

Presses de l’Université de Montréal, Coll. Terrains vagues, 2026.

 
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Ébullition

 

Au large des côtes Atlantiques canadiennes, un iceberg vieux de dix mille ans dérive. Lentement. Très lentement. Cela fait deux mille kilomètres que ce géant blanc cassé haut comme 6 étages « avance ». Depuis l’ouest des reliefs groenlandais, jusqu’aux Grands Bancs de Terre-Neuve, voilà trois ans que le vent et les courants, la friction entre la densité de l’eau de mer et la densité de l’eau douce, promène le géant. Et ses millions de m3 de matière singulière. Décroché il y a seulement quelques étés d’une calotte antédiluvienne, le corps glacé du géant flirte, en ce printemps 2026, avec la ceinture orientale du plateau continental nord-américain. L’eau « pure » qu’il recèle attirent aujourd’hui bien des convoitises.

 

Depuis le ciel, suivi au radar, on le guette et se met en chasse. De sorte qu’approchant de St. John’s, dans le creux des courants du Labrador et du Gulf Stream, dans une des zones les plus poissonneuses au monde, une pêche d’un genre nouveau s’installe. Celle, photographique, de zodiacs et des clics venus immortaliser le passage de ces géants (qui font penser, dans la lumière rasante du matin, a de drôles de cathédrales, bleu poudre). Et celle, plus Moby Dick, d’un berg rodeo où de petits tirs de carabine décrochent difficilement quelques morceaux de bleu poudre, pour en déterminer la « qualité » et le degré de « virginité ». Si l’eau de mer n’a pas encore « contaminée » ladite glace (solidifiée avant les pollutions diverses et variées associées à notre « sale » époque), si l’eau contenue dans de cet iceberg vieux de dix mille ans (et ses valorisations possibles sur un marché de la soif en plein essor) en valent le coup, alors on sortira les lassos. De grands câbles de métal, capables d’harnacher, puis de remorquer et finalement d’aider à débiter, tout entier, ce drôle de Gulliver des mers. Un Gulliver façon 21e siècle, s’entend. Là où la Lilliputie rêve d’or blanc et d’eau po(r)table.

 

Péniblement, une longue barge plate remorque la tête et les épaules voûtées du géant. Une barge du type utilisé pour remonter, dans les mines à ciel ouvert du monde entier, leurs précieux décombres. Mais une barge flottante, cette fois. Machine qui décuple ici, comme là-bas et presque partout ailleurs, à force d’engrenages et de gasoil, nos puissances extractives. Machines qui permettent de creuser même les montagnes, même les icebergs.

 

Faisant face à la ville de St. John’s, ce sont donc des pelles mécaniques et des tapis roulants un peu branlants qui broient, en l’espace de quelques heures, des icebergs millénaires.

Façon cowboy, comme on en a pris l’habitude, depuis trois siècles, dans cette nord-Amérique, de se saisir des bêtes « sauvages ». Capturées à la chance, à force de patience et de violence, dans le grisement quasi-maladif d’une nouvelle ruée. Vers l’or, vers la morue, vers les grands pins, vers les fourrures. Une énième ruée donc, rejouée cette fois-ci, à même les plis d’écologies définitivement contrariées.

 

Qui aurait pensé qu’un jour, on se mettrait à broyer des icebergs, pour les vendre, pour en boire?

 

À nouveau débouché extractif, vieilles chaînes opératoires. Et toujours, cette automatisation croisée de prélèvements et de perceptions - celle d’une matière-élément devenue marchandise, de territoires devenus sites, d’habitants devenus…?

 

Nouvelle chaîne « d’approvisionnement » donc, qui transporte, pour boisson, des millions de litres et un peu d’Arctique. Fraîchement détournée, cette eau sera stockée dans de larges cuves en métal, destinée aux usines d’embouteillages voisines où elle sera successivement testée, filtrée et conditionnée, avant d’être proposée, à la vente et au prix fort, à ses marchés dit « émergeants » (ce qui, pour des icebergs, ne manque pas d’ironie). Berg mêlé de vodka, à destination des carrés VIP de boîtes de nuit branchées ou, plus « simplement », embouteillées dans de petits cylindres de plastique brillants, exclusifs et savamment marketés, à destination de gosiers fortunés. Le temps donc, pour cette eau, tout juste liquéfiée, de devenir… urine. Quelque part. Loin du Groenland. Loin des mémoires, séculaires et glacées, des géants blanc cassé, des cathédrales bleu poudre. Là, précisément, où nos « économies intégrées », ces autres Gulf Stream, auront bien voulu l’y conduire. Alimentant au passage, par gravité cette fois, une foule de métabolismes anthropiens et leurs assèchements divers et variés. Entre corps et égouts, coule une eau millénaire. Avant que de retrouver, à force de ruissellements et de percolations mystérieuses, les sols. Le sol. Peut-être même, à force de soleil cette fois, retrouver le ciel. Peut-être même aussi, mais dans quelques millénaires seulement et si les cieux le veulent, un nouvel iceberg.

 

Si cette eau n’est pas à proprement parlé vivante, elle n’en est pas moins mouvante. Soutenante. Riche en animations

 

Quoiqu’il en soit, et en attendant la pisse, les égouts et le soleil, dans le sillage des lentes barges de St. John’s, du bruit sourd de leurs moteurs et de leurs étranges arrimages, filent deux longues traînées bleu pétrole. Qui se mêleront bientôt à d’autres glaciers à la dérive, les rendant ainsi, immanquablement, moins « vierges », moins « purs », moins « propres » à la consommation.

 

Géants blanc cassé devenus eau marchandise.

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