ANT 3542

La magie de l'ethnographie... Lire et écrire l'anthropologie
 
Poignée de tuyau

DESCRIPTION OFFICIELLE DU COURS

 

Aperçu des débats autour de l'écriture ethnographique et de ses enjeux par la lecture critique d'ethnographies classiques et contemporaines : forme et stratégie narrative, contextualisation, jeux d'échelle (local, global), jeux de distance avec le sujet (familier, lointain), présence de l'ethnologue et des participants à la recherche dans le texte.

 

 

ORGANISATION ET OBJECTIFS

 

Bienvenue dans le cours ANT3142. Il s'agit d’un cours obligatoire pour les étudiant.e.s du baccalauréat spécialisé en anthropologie. Ici, l'ethnographie est comprise comme un mode d’exploration spécifique, doublé d’une manière particulière visant à produire des connaissances de nature anthropologiques. Ce cours n'est donc pas simplement un module de formation pratique à l’observation participante (une des facettes centrale de la pratique ethnographique). L'accent y est plutôt mis sur l'ethnographie entendue comme une forme d'écriture spécifique et comme moyen de véhiculer les conceptions, en général plus larges et étendues, de la discipline anthropologique elle même.

 

En effet, l'ethnographie est souvent considérée tel le moteur empirique de l'anthropologie. En effet, et ce bien que les anthropologues ne soient pas les seuls à pratiquer cette forme d’inscription démultipliée (ethnos + graphein), l'ethnographie a longtemps été définie comme l'outil de prédilection des anthropologues, comme leur arme d’estrangement massive si l’on veut, celle qui permettait ainsi de « rendre étrange le familier et le familier étrange ». En d’autres termes, si le but originel de l’anthropologie était de déceler les grandes lois universelles organisant la vie des hommes sur terre, l’ethnographie était cette pourvoyeuses officielle de faits, plus ou moins exotiques, qu’il fallait alors maniés et habillement réconciliés. Une démarche évidemment problématique (existe-t-il des universaux ? en quoi les contextes particuliers de la vie des humains sur terre permettent-il - ou non, d’établir des lois générales sur la nature humaine ? et comment, dès lors, réconcilier une démarche anthropologique qui ne serait pas strictement positiviste ?).

 

Distingué par son caractère immersif et par ‘l’épaisseur’ de ses descriptions, l’ethnographie s’attache historiquement à la descriptions de lieux lointains, exotiques, primitifs où seraient à découvrir les fondements de la nature humaine. L'ethnographie peut alors souvent apparaître tel un genre enchanteur et des livres comme Tristes tropiques de devenir non seulement canonique pour la discipline, mais connaître un vrai succès littéraire. Aujourd’hui encore, certaines monographies rencontrent un véritable succès en librairie, bien au delà des cercles académiques et universitaires, se rapprochant à l’occasion de genres littéraires comme par exemple la littérature de voyage. Les premières ethnographies anthropologiques, qui imitaient bien souvent des traditions antérieures comme les récits naturalistes, avaient tendance à constituer de véritable figures, celle d’un anthropologue héroïque, bravant les frontières, endurant de nobles souffrances et parcourant, pour le bien de la civilisation, des terres exotiques, fascinantes et mystérieuses, au nom bien souvent de la quête de connaissances scientifiques. Pourtant, les aspects géopolitiques et éthiques des premières recherches ethnographiques, dans ces lieux ‘éloignés’ (éloignés par rapport à la métropole ou la capitale de l’empire, mais certainement centraux pour les peuples ‘étudiés’) restent incontournables et ont bien souvent contribués à rendre la discipline anthropologique complice de la conquête impériale, lui valant parfois le surnom de « servante du colonialisme ». Ces questions, à la fois de pouvoir et de privilège, de capacité et d’accès, n'ont jamais tout à fait disparues des critiques faites à l'anthropologie (et, le plus souvent, formulées par les anthropologues eux-mêmes).

 

Pour autant, et ce malgré d’importants et nombreux moments de ‘crise’ comme de ‘réflexion’ (ou de tournants) collectifs, la plupart des anthropologues continuent de sacrifier au rite ethnographique en écrivant des (leur !) monographies. Mais ces monographies sont aujourd'hui bien différentes de celles des premiers anthropologues, comme Malinovski par exemple, et ces catalogues totalisants des «impondérables de la vie quotidienne». En s’appuyant sur des traditions théoriques différentes, l’anthropologie contemporaine a ainsi vu éclore de nouvelles sensibilités, à la fois politiques et esthétiques. Ce qui ne change pas, en revanche, c’est l’idée que la plupart des ethnographes continuent de compter sur une certaine forme d’engagement, profond et à long terme, avec des groupes spécifiques et dans des sites spécifiques. En effet, malgré leurs nombreuses disparités, les ethnographes du 21e siècle continuent et insistent pour mieux comprendre non seulement le monde, mais les mondes où nous vivons actuellement, et ce, dans le but de comprendre avec le plus de finesse possible (et de modestie) la complexité (et la singularité) des défis qui s’y posent. En cela, cette étrange communauté de chercheur.e.s développe souvent des approches passionnantes.

 

Notre tâche, ce semestre, sera de comprendre ce que ces anthropologues veulent dire quand ils disent « ethnographique » et comment un tel mode de connaissance se distingue alors d’autres modes (par exemple, de celui de l’enquête journalistique). Nous commencerons par une plongée historique en suivant une série d'extraits de livres et d'articles qui dressent à gros traits les métamorphoses successives de la ‘méthode’ ethnographique et de ses politiques de l'écriture. Beaucoup a été écrit à ce sujet et il ne s’agira pas, pour nous, d’en dresser ici un panorama exhaustif (même si, à mesure que le cours avance, une série d’arguments structurels tendra à se dégager). Plutôt donc, que de donner un aperçu exhaustif des débats historiques et intra-disciplinaires, nous insisterons sur ces moments de formation intellectuelle intense, moments qui se seront révélés clés pour les trajectoires futures de la discipline. La première partie de ce cours sera donc consacrée à un travail à la fois généalogique (l’ethnographie hier) et thématique (pourquoi, comment, où et avec qui ?). La seconde partie du cours sera quant à elle consacrer aux actualisations (l’ethnographie aujourd’hui et demain) d’une telle pratique (où, quand, comment et pour quoi ?). En soulignant les tensions productives au carrefour des traditions européennes continentales (françaises et allemandes en particulier) et anglo-saxonnes (britanniques et nord-américaines spécifiquement), nous lirons deux monographies contemporaines, deux livres publiés tout récemment (en 2015 et 2016), respectivement par une anthropologue américaine, Anna Lowenhaupt Tsing, et française, Nastassja Martin. Deux chercheures donc, l’une senior, l’autre junior, et qui plongent à leur manière, en mobilisant différemment et différentiellement deux traditions anthropologiques distinctes, au cœur de notre modernité. Toutes deux (pour)suivent une question commune : qu’est-ce qui fait monde ?

 

Nous lirons donc ces deux monographies, successivement et en les complétant à l’occasion par des lectures supplémentaires portant sur des points méthodologiques ou éthiques. En plus de vous familiariser avec l'anthropologie ethnographique ce semestre, nous tâcherons également de développer et d’améliorer systématiquement vos compétences en lecture comme en écriture critiques. Il sera donc TRÈS important que vous preniez la peine de lire tous les textes au programme et que vous utilisiez la méthode [P-A-C-Q-L-C] à bon escient. De sorte qu’à la fin de chaque cours, je puisse ramasser vos exercices hebdomadaires et que vous ayez d’ores et déjà validé 20% de votre note finale. Tout au long du semestre, nous expérimenterons donc différentes techniques/tactiques de lecture et d’écriture. Ce qui vous permettra, en retour, de régulièrement réfléchir à vos propres pratiques en matière de recherche et d’apprentissage. De tels exercices ne sont pas là pour vous torturer ou même vous surcharger, mais plutôt pour vous offrir la possibilité de déployer votre propre écriture dans un cadre finalement privilégié, celui d’un petit groupe.

 

 

Méthodes pédagogiques

 

Ce cours prendra la forme d’un séminaire. Tous les étudiants inscrits à ce cours devront obligatoirement assister à l’ensemble des séances et avoir lu les textes assignés avant chacune d’entre elles de manière à participer activement aux discussions. Pour chacun des étudiant.e.s, ces discussions seront, en plus de pratiquer l’analyse et la communication verbale, l’occasion d’affiner leur compréhension des approches et des thématiques liées à cet enjeu fondamental, pour les anthropologies contemporaines, qu’est la pratique ethnographique.