Le baiser de l'impala

Petit précis d’énergétique humanimale

To be published inParler avec les animaux,
Ed. Dalie Giroux, Charles Deslandes, and David Jaclin,
Presses de l'Université de Montréal, 2021.
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Venir trouer l’air d’un son, d’une phrase, fissurer le silence du monde et y coudre quelques mots.
Dire.
Quelque chose, peut-être même à quelqu’un.
Parler, avec.
Tracer, sur un plastron de tortue, des os ou de l’argile, sur un mur ou un écran plasma, quelques lignes.
Écrire.
Quelques signes, peut-être même quelques idées.
Possiblement à partager. Parler de, parler à.
Dans cet entre-nous bien humain de la langue, dans les plis sémantiques d’univers graphiques proliférants, tout ceci est d’une banalité confondante.
Je dis, tu dis, ils disent.
Je troue, tu couds, ils inscrivent.
On écrit.
Beaucoup. Parfois même, trop.
On écrit le plus souvent sur, parfois avec ou encore pour.
Rarement, il me semble, à tout le moins ces derniers temps, depuis.
Depuis les chairs d’un même soi parlant à soi-même, depuis une intériorité engagée dans les silences bavards de la conscience. Je dis je. Nous disons ils, île. Et eux, les animaux autre, que disent-ils, que se disent-ils que nous ne saisissons pas (et qui est pourtant conscience) ?
Dans ce texte, sur cette surface blanche que nous trouons de mots, cousons d’histoires et d’arguments, nous voulons faire l’expérience d’une intuition et tâcher d’en-visager un peu (puisque c’est là l’invitation de cet ouvrage à plusieurs, passer de la gueule au visage) ce qui se joue dans la rencontre d’autrui, dans les plis d’un contact avec d’autres. D’autres animaux, humains et autres qu’humains. Une sonde-intuition (probing) qui nous semble foncièrement thérianthropique, et qui souhaite déplacer un peu la ligne de fracture logocentrique habituelle (screening) entre écrit et oral, entre possédants et démunis, entre propriétaires ou non ; de formes, de capacités ou même de puissances. Intuition sensible (sensing), qu’il existe au-delà et peut-être, en deçà, de la pluralité des formes d’expressions animales une sorte de trame événementielle de présences en partage. Trame qui renverrait ici à une nécessité de mouvements (et donc, de mises en relation depuis et avec), plutôt qu’à une délimitation de positionnements et d’appartenances (sorte de catalogue un peu maigre de coordonnées et de différences entre).
C’est donc depuis nos carcasses de bipèdes écrasés de chaleur par les latitudes australes sud-africaines que nous écrivons et tentons de dire. Depuis cette terre ocre que foulent encore éléphants, lions et antilopes, horizon désormais ceinturé de barbelés où se multiplient aujourd’hui fusils et appareils photo. Brousse (bush) qui ne nous a pas vu naître, mais dont l’expérience profonde reste aujourd’hui indélébile. Écrire donc, depuis ces milliers de kilomètres carrés saignés de clôtures électriques, où l’appartenance phylogénétique, la couleur de l’épiderme ou encore les titres coloniaux de propriété autorisent certains à en tuer d’autres. Ici, là-bas, prolifèrent des discours sur l’animal ; discours narratifs, performatifs, souvent violents, où éthologie, politique et cosmos trouent sans relâche non seulement le silence du monde mais la peau et les rêves de celles.ceux qui tâchent d’y exister.
Pour parler avec (avec des animaux, avec des mots), pour dire et écrire depuis, nous ancrons ces lignes au cœur d’un territoire mythique, dit berceau de l’humanité (?), maintes fois fantasmé, raconté, vidé, visité, transformé, détruit, mais toujours habité.
Sur la bavette en plastique de notre fille (et sur le pyjama de millions d’enfants), dans nos écrits académiques (et quelques cercles dits d’animal studies) s’impriment figurations et fascinations pour tout un royaume dont il est urgent de penser la fin du servage et de proposer quelques pistes d’émancipation. Alors oui, parlons.