Prose, Moules sans saumon : Qu’est-ce que le progrès ?
- Simon Bourgeois Vaillancourt

- 22 nov. 2025
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 23 nov. 2025
22 novembre 2025
Je suis en train de mettre mes idées en place. L’automne a été particulier; je ne croyais pas que ma recherche serait aussi difficile. Malgré que ce soit un sujet que je veux aborder depuis longtemps.
En 2016, j’ai rencontré André Martel, chercheur du musée de la Nature. À cette époque, ma copine Marina Torreblanca Alarie finissait sa maîtrise à l’université d’Ottawa. Elle est biologiste de formation et travaille pour le parc de la Gatineau depuis 2019. En 2016, notre vie était différente, j’étais encore chef d’équipe de la patrouille de ski du Mont-Tremblant. J’étais guide à temps plein l’été sur la rivière et surtout, j’avais ma compagnie d’apiculture La miellerie des bois. Je travaillais sans arrêt et dans mes temps libres, je faisais du ski, de la randonnée, du rafting et du kayak d'eau vive. Ma vie était bien remplie, même peut-être trop bien.
Toutes ces heures seul avec mes abeilles, tous ces matins à me réveiller après une soirée à discuter, à boire un verre avec mes clients, mes amis partageant mes passions. Toutes ces soirées sur le bord du feu à discuter du monde, de la vie, de la chance d’être libre et de la contrainte de devoir travailler sans arrêt. La liberté, c’est relatif. La liberté que j’avais était paradoxale.
C’est en revenant de deux semaines dans le sud des États-Unis à parcourir les parcs nationaux que j’ai rencontré André. Il faisait une présentation au musée de la Nature à propos de ses recherches sur les moules d’eau douce. J’avais été obnubilé d’apprendre l’existence de moules centenaires dans une rivière près de chez moi, la rivière du Nord. Surtout, j’avais réalisé que les saumons, il y a de cela longtemps, remontaient le courant jusque dans les Laurentides et même possiblement plus loin. Sans les saumons, cette espèce de moule ne pouvait pas se reproduire. André m’expliquait que le processus de développement des moules d’eau douce est un processus qui s’appelle parasitisme des glochidies (ou parasitisme larvaire). Elles se développent dans les branchies des poissons dans lesquels l’espèce s’est spécialisée. Dans ce cas, c’était dans les branchies des saumons.
Donc, André m’expliquait que les moules de la rivière du Nord sont des artefacts, des souvenirs vivants d’une époque maintenant révolue.
En tant que guide de rivière, j’essaie toujours de comprendre l’aspect biologique des rivières que je parcours, l’histoire des régions et des communautés qui vivaient autour des plans d’eau. J’essaie de vivre le territoire. De remarquer ce que le territoire me dit, comment il me parle pour pouvoir traduire son vécu à ceux qui veulent bien l’écouter. Je marche dans les mêmes pas que les nations autochtones qui parcouraient, tramaient le territoire avant la colonisation. Je contourne, analyse les mêmes rapides, je marche sur les mêmes pistes qui existent depuis des temps immémoriaux.
Notre impact, l’impact des humains sur le territoire, je le sens dans mes os. Je le vis, ou plutôt, je le vivais au quotidien. Avant l’université, je passais 90% de ma vie dehors. Je sentais les saisons venir des mois avant le changement officiel. Je vivais les rigueurs de l’hiver, plus extrêmes que lorsque j’ai commencé à vivre sur ma montagne en 2002. J’ai vu les orages arriver en plein mois de janvier. J’ai vu les printemps se réchauffer plus rapidement.
C’est pourquoi, cet automne, je voulais donner une voix à ces êtres qui ne peuvent pas parler. C’est pourquoi je voulais aborder ce sujet aussi niché. En tant que personne ayant des racines fondamentalement sur le territoire, en voyant, vivant ces changements, je me pose la question depuis longtemps, qu’est-ce que le progrès ? Comment transformer le territoire aussi radicalement peut-il être considéré comme un progrès ?
Lorsque je pense à ma mère qui est décédée cet automne, je pense aux générations qui me précèdent. Lorsque je pense à mes deux fils, je me projette dans le futur. Dans les deux cas, je ne sais pas comment je peux rallier les deux, comment je peux aborder le territoire, mon impact, l’impact de nos choix de société. Je suis retourné à l’école pour me donner le loisir de réfléchir. Pour me poser des questions fondamentales. Voilà pourquoi les moules de la rivière du Nord m’intéressent, parce qu’elles représentent autant le passé que le futur. Lors de notre dernière communication courriel, selon André Martel, « le WWF mentionne, suite à des études approfondies à travers le monde, que 85-89 % de toutes les populations animales vivant dans les écosystèmes d’eau douce ont disparu depuis 1970s, en moins de 50 ans d’activités humaines ».
L’impact du capitalisme, transformateur du territoire, bouleverse sans contredit les vies, autant humaines que non humaines.




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